Pauvre parmi les pauvres

Ce texte, écrit avant le décès de mon ami, le 26 novembre 2007, à l'âge de 80 ans et en pleine activité sociale, constitue peut-être le meilleur hommage que je puisse lui rendre.

Septembre 1990. C'est un petit homme ascétique de 63 ans que j'ai devant moi, les yeux pétillants et le visage hâlé. Il vient de suivre à Rome, dans l'enceinte du Vatican et avec la présence de Mère Teresa notamment, une retraite sur le thème "Appelés pour évangéliser", financée par un mécène hollandais. Nous l'avons invité pour quelques jours à la maison. Ainsi, il pourra, avec mon épouse Thérèse, qui a créé le groupement de l'Aide à l'Enfance Emmaüs, discuter des réalisations entreprises avec lui dans son pays.

Cet homme, c'est le Père Susai Michael Raj, de Perumalmalai au sud de l'Inde. Prêtre depuis trente-cinq ans, il dit lui-même avoir eu des hauts et des bas dans sa vie, mais avoir toujours été heureux. Il a immédiatement commencé son apostolat au service de l'archevêché, comme éditeur de journal et directeur de l'action sociale, se mêlant aux pauvres et les aidant de toutes ses forces. Aujourd'hui, bien que titulaire d'une paroisse, il est directeur de plusieurs écoles et membre de nombreuses organisations privées ou gouvernementales; il est aussi président de la People's Welfare Society qui gère de nombreux projets de développement.

Au fil des jours, sa simplicité m'a subjugué et sa façon de parler, de se vêtir et d'agir m'a fait penser aux prêtres ouvriers de ma jeunesse. J'ai perçu, dans les conversations que nous avons eues, malgré sa modestie, sa discrétion et son idiome anglo-indien au vocabulaire peu étendu, une grande érudition, mais aussi une connaissance profonde de l'Evangile et surtout des actes du Christ. Il aimait aussi y insérer, comme le font beaucoup d'Indiens, des termes exprimant le fatalisme ou la croyance dans l'astrologie. Comme Occidental, ses prédictions pour mon avenir ou celui de mes enfants m'incitaient à sourire.

Il me rappelait mon père lorsqu'il avait une cigarette à la bouche. Quand il m'accompagnait à la ville ou sur le lac de Thoune, il ne portait, malgré la fraîcheur déjà automnale, qu'un pull et une veste. A table, un peu de thé le matin, une assiette de riz, une banane à midi ou le soir semblaient lui suffire. Ne ressemblait-il pas ainsi à ceux avec lesquels il vivait constamment, à ces pauvres des dernières classes indiennes, les Harijans ou les autres? Ou vivait-il comme eux pour mieux les servir ? Je me posais des questions quant à la force et au dynamisme qui l'animaient malgré cette frugalité.

Nous sommes devenus des amis et son message intérieur et extérieur m'a beaucoup touché, même si Thérèse et moi-même nous nous efforçons depuis longtemps déjà de vivre dans la simplicité. D'ailleurs, une partie de notre assurance vieillesse et de nos économies s'en va en faveur de ceux qu'il aime. Comment pourrions-nous faire autrement?

Je ne résiste pas à l'envie de vous révéler quelques traits de l'existence du Père Susai et de celle des pauvres, ses amis.
Il habite donc à Perumalmalai (quelque cinq mille habitants), l'une des communes de Kodaikanal. Sa paroisse comprend environ deux mille âmes éparpillées dans six villages et, pour deux d'entre eux, il n'y a ni route ni transport, si bien qu'il doit laisser au centre sa voiture usagée lorsqu'il veut aller trouver ses paroissiens et continuer à pied dans une marche de quarante-cinq minutes. Ceux-ci sont pratiquement tous des journaliers engagés temporairement dans l'agriculture; seuls quelques-uns d'entre eux ont reçu une éducation scolaire primaire. La plupart reçoivent à peine 1 fr. suisse par jour, qui leur est remis par les grands propriétaires terriens et lorsque la saison est terminée c'est le chômage. L'argent ainsi gagné est insuffisant pour entretenir leurs familles et passe, pour certains, dans la boisson qui leur sert à se consoler des déboires quotidiens, du désœuvrement et de la promiscuité dans les maisons de torchis ou faites d'un mélange de terre glaise, de pierres et de bouse de vaches, dont les toits de chaume ou de feuilles de cocotiers s'écroulent constamment. Quand ils n'ont plus d'argent, ils contractent des dettes avec des intérêts qui vont de 60 à 100%.

Les femmes, qui gardent les petits enfants, vont chercher très loin le bois pour la cuisine ou pour le vendre et travaillent parfois dans des carrières de pierres. Elles sont les premières à subir les répercussions des salaires indécents de leurs maris, sous forme de pauvreté, de faim et de disputes. Un jour, leur époux ne revient plus au foyer, par manque de travail ou par honte. Les grandes filles sont souvent à la maison, si elles ne sont pas parties pour la ville se prostituer. Elles aident alors la maman et attendent qu'on leur trouve un " homme ", imposé par les parents selon la coutume, avec une dot à payer, ce qui finit par plonger toute la famille dans une misère encore plus profonde.

L'église paroissiale est bien petite avec son toit de tôle et toutes les ressources sont constituées par la collecte dominicale qui rapporte quelque 150 roupies si tout va bien (même pas 10 fr. suisses). Il faut, avec cela, faire face aux énormes difficultés sociales, propager la foi et soutenir les vocations, donner des cours bibliques, etc. Pourtant, le Père Susai exprime sa joie: "Le dimanche, quelque cinq cents de mes paroissiens communient à la messe et l'église est pleine à craquer durant les deux ou trois offices. C'est, pour moi, une grande consolation!"

Les journées du Père passent comme l'éclair. Chaque matin, le lever est à 5 heures, puis c'est la célébration d'une ou deux messes et la rencontre des paroissiens à la sortie, qui expriment leurs énormes soucis et lui demandent de l'aider, car on le considère comme le seul sauveteur possible. Souvent, le petit déjeuner (ne serait-ce qu'une tasse de thé) reste sur la table.

Puis, pendant douze heures, c'est la visite des familles dans les villages éloignés, le catéchisme, le contrôle des différentes actions sociales engagées, le tout entrecoupé de deux repas modestes. Il faut passer partout, surveiller, prodiguer des conseils. II y a la crèche pour les enfants de 3 à 5 ans, les écoles pour les grands (avec quelque quinze cents élèves dont beaucoup d'orphelins), l'élevage des lapins, l'industrie de la noix de coco (nattes, cordes, etc.) pratiquée par les jeunes filles et les femmes, le centre culturel..., toute une série de réalisations que le Père a créées avec les habitants des villages, les sociétés ecclésiastiques ou laïques et les autorités parfois.

Le soir ce sont les séances de comités sociaux, paroissiaux ou scolaires ou alors tous les travaux d'administration et de comptabilité, si bien qu'il ne reste que quelques heures bien courtes pour le sommeil. Quand le Père Susai se couche dans sa maison paroissiale en murs blancs, ses oreilles bourdonnent encore de la détresse physique et morale, des requêtes sans fin, mais aussi de la joie dans l'aide accordée: le toit réparé, la fourniture d'une machine à coudre, le prêt pour l'achat d'une échoppe, la remise d'une vache, la construction d'une maison ou d'une école, les centaines d'enfants parrainés, bien souvent grâce à Emmaüs.

Les résultats de ces journées du Père, passées dans le travail ardu et la pauvreté sont étonnants : ce sont des hommes qui travaillent à nouveau et qui ne boivent plus, des femmes qui ont retrouvé leur dignité (souvent des groupes constitués), des jeunes qui ont pris le chemin de l'école, qui ont trouvé une profession et qui, souvent alors, entretiennent toute la famille.

Thiruselvam a perdu sa mère à 13 ans et son père souffre d'asthme. Il a une jambe plus courte que l'autre suite à une fracture et il n'a pu continuer d'aller à l'école car il est trop faible. Maintenant, il a 23 ans; il a reçu une machine à coudre et a appris le métier de tailleur, ce qui a donné un tour nouveau à toute son existence et à celle de son père. La joie est rentrée à la maison.

Le papa de Murugan et de Perumal travaillait à la tâche et souvent le jour passait sans salaire. Un prêt lui a permis d'acheter une échoppe dans laquelle il vend toutes sortes de petits articles d'épicerie; parfois c'est une entrée journalière de 75 roupies et, avec un peu plus d'investissement, le gain journalier va encore grimper. Murugan suit l'école supérieure et pourra plus tard, grâce à ses études, trouver un métier. Les soucis, pour le moment, se sont envolés.

La maman de Rani, un enfant parrainé, a pu acheter avec le montant remis, un petit moulin électrique pour le broyage des céréales. Elle en a fait son métier et vend les produits moulus. Grâce à cette acquisition, elle peut dorénavant subvenir à son entretien journalier et à celui de sa famille.

Ce sont là trois destinées, parmi des centaines, que le Père Susai a sauvées. Pauvre parmi les pauvres, le don aux autres lui a fait découvrir le chemin de l'amour sur lequel il court tous les jours, accomplissant sa besogne fatigante avec un bonheur intarissable.

Marcel Farine