Nouvelle rencontre avec le Roi Baudouin et la Reine Fabiola

Le Roi et la Reine de Belgique ont décidé d'apporter leur patronage au Comité national d'hommage au Père Damien, à l'occasion du centenaire de sa mort. Comité chargé d'organiser pendant une année toutes les manifestations du "Centenaire Damien" et qui comprend, outre les "Amis du Père Damien" (organisation faîtière de lutte contre la lèpre en Belgique), le Cardinal Danneels, les présidents de la Chambre et du Sénat, le Premier Ministre, les Vice-Ministres, etc. Et aujourd'hui, 10 décembre 1988, j'assiste, avec une foule de gens et d'invités - dont les membres de l'ILEP - à la Séance nationale d'hommage au Père Damien, la manifestation inaugurale de l'année Damien.

Les applaudissements crépitent lorsque le roi Baudouin et la reine Fabiola font leur entrée dans le Palais des Congrès de Bruxelles et la foule se lève instinctivement. De chaleureux vivats sont aussi lancés et l'on sent passer l'amour des Belges pour leurs souverains, à tel point que l'émotion m'envahit moi-même.

A côté de diverses allocutions et encadré de productions musicales, un film Père Damien, citoyen du monde est alors projeté sur l'immense écran du Palais. C'est le rappel impressionnant des événements qui ont marqué la vie de cet homme qui a tout sacrifié pour des lépreux au bout du monde: la naissance de José de Veuster, cinquième enfant d'un négociant en grains, sa consécration, son départ pour Hawaï, où il va remplacer son frère aîné, religieux lui aussi et malade du typhus, son arrivée à Molokaï en 1870, l'une des îles de l'archipel où sont consignés les malades de la lèpre qui y vivent dans des conditions épouvantables, abandonnés, sans soins, voués à l'alcoolisme, aux maladies, à la débauche, parce que l'on croit encore que la lèpre est le châtiment de Dieu, conséquence d'une vie dissolue. En 1884, il constate une analgésie aux pieds; il est devenu lépreux. Et, le 15 avril 1889, ne sentant ni le froid ni le chaud, il prend un refroidissement et meurt d'une complication pulmonaire.

Le film prend fin et nous sommes encore marqués au profond de notre être par la charité de cet apôtre dont nous venons de voir le déroulement de sa vie. Et c'est alors la transition; nous nous rendons, quelques privilégiés, dans un petit salon d'accueil du Palais pour y rencontrer le Roi et la Reine. Je revois Fabiola dans une longue robe beige à carreaux, très digne et simple, un sourire sur les lèvres pour recevoir ses hôtes, et le roi Baudouin, dans un complet seyant, peu foncé, qui le fait très jeune, même s'il est déjà gravement malade du cœur; après avoir été opéré, il mourra d'une attaque en 1993.

Je m'entretiens quelques instants avec la Reine, puis c'est la Roi qui m'est présenté. Ayant appris que je suis Suisse, il vante mon pays et dit qu'il l'aime beaucoup. Puis, nous parlons de la lèpre, des projets en Inde et au Bangladesh. "Connaissez-vous Polambakkam ?" me demande-t-il. Je lui raconte que j'ai rencontré la doctoresse Claire Vellut qui dirige le programme de ce centre et le Dr Hemmerijckx qui fut le promoteur de son service ambulatoire. J'évoque aussi notre projet de Kumbakonam où sont soignés des milliers de lépreux et de malades. Le monarque écoute attentivement, fait quelques commentaires ; je suis sous le charme de cet homme qui, dans sa dignité, m'apparaît certes comme un roi, mais presque comme un ami par son comportement.

Depuis lors, mon respect et mon admiration pour Leurs Majestés n'ont cessé d'augmenter. Leurs visites dans les centres de l'Inde ou du Bangladesh, pour y rencontrer les lépreux, les toucher, les réconforter et encourager ceux qui les aident, m'ont beaucoup impressionné. Leur fidélité matrimoniale, aussi dans la souffrance puisqu'ils n'ont pas pu avoir d'enfants, constitue pour beaucoup un exemple, alors que le divorce s'installe partout.

Fabiola, qui se consacre encore aujourd'hui à tant d'œuvres charitables, me rappelle la reine Astrid, sa belle-maman qu'elle n'a pas connue, une femme au grand cœur dont la mort tragique, dans un accident de voiture près de Küssnacht en Suisse, a ému le monde entier... et nous aussi qui étions alors encore très jeunes. Récemment encore, la Reine a ouvert à Genève une rencontre de femmes au sommet pour trouver les moyens de mieux aider leurs consœurs dans les pays en développement.

Le geste récent de Baudouin qui, le 4 avril 1990, a renoncé temporairement à régner pour ne pas avoir à signer la loi sur la légalisation de l'avortement, mérite un grand respect. Avec tout l'amour et le pardon que l'on doit témoigner pour les pécheurs que nous sommes tous, il reste que l'interruption de grossesse est un meurtre d'un être déjà en vie et qui ne peut encore s'exprimer. Le Roi, en révélant que sa conscience ne lui permettait pas de légaliser un tel acte, nous a donné une leçon de courage et d'amour.

Je suis heureux que, parmi les hommes et les femmes que j'ai rencontrés, j'aie pu approcher Baudouin et Fabiola de Belgique, ce couple royal marqué par une foi fervente, un amour inconditionnel de leur patrie et une fidélité à toute épreuve. Je suis sûr que tous deux, dans leurs engagements, ont été aussi inspirés par le message de leur compatriote José de Veuster, le Père Damien, mort lépreux à Molokaï, et imprégnés de sa charité et de son dévouement.

Marcel Farine