Un exposé pour la Reine Fabiola


La Reine Fabiola (© copyright)

La XXIIe Session de travail de la Fédération internationale des associations contre la lèpre (ILEP) a lieu dans l'Hôtel Métropole, à Bruxelles. Comme d'habitude, j'y retrouve tous mes camarades, mais, pour moi, l'événement est d'importance, puisqu'on m'a demandé de présenter un exposé sur les aspects sociaux de la lèpre à S.M. la reine Fabiola de Belgique.
Le vendredi 14 décembre 1979, lors de la deuxième journée de nos travaux, la Reine apparaît à 11 h 30 dans le hall de l'hôtel où les délégués venus du monde entier sont rassemblés. C'est là que je lui suis présenté par le président de l'ILEP d'alors, mon ami Eddie Askew de la Leprosy Mission. Quelques minutes plus tard, je suis assis non loin d'elle, à sa gauche, à l'immense table où nous avons tous pris place dans la salle Excelsior, brillamment illuminée. J'ai oublié les détails de son costume coloré et simple, mais j'ai encore en mémoire ses yeux grand ouverts, son visage très humain, attentif, son buste légèrement penché en avant.
C'est d'abord l'intervention sur les aspects médicaux de la lèpre, présenté par le professeur belge Lechat, un des plus éminents léprologues de notre époque, qui deviendra président de l'Association internationale de la lèpre en 1984 (regroupement de tous les spécialistes de cette maladie du monde entier). Puis, c'est à mon tour de parler des aspects sociaux dans la lutte contre cette maladie.
Je vous fais grâce d'une grande partie de mon exposé. "Pour chacun de nous, dis-je, aller chez le médecin, se faire soigner par l'infirmière, c'est non seulement recevoir un diagnostic, une potion, un comprimé, mais aussi sentir une présence humaine, comprendre sa maladie et, au besoin même, recevoir une parole, percevoir un geste qui va apaiser sa détresse, ses soucis et faire renaître l'espoir, le courage, la force de supporter sa maladie et d'accélérer peut-être la guérison. Pourtant, en raison d'un développement accéléré de la technique et de la propagation - surtout dans nos pays - d'un matérialisme presque intégral, l'homme risque de plus en plus d'être isolé, de n'être considéré que comme un numéro. "
Et de relever combien un lépreux a encore, plus que nous tous, besoin de compréhension, d'attention, de traitement humain, à tous les niveaux, lui qui doit faire face, dans bien des pays encore, à l'ostracisme de ses concitoyens, de ses amis même, ainsi qu'aux préjugés ancestraux liés à la maladie. Le diagnostic de la lèpre, c'est dans un certain sens encore, pour lui, la condamnation à la ségrégation, à la douleur morale et, pour son entourage, la crainte de la contagion, cela pour des centaines de milliers de malades malgré tous les efforts que nous faisons.
De temps à autre, je quitte le texte de ma conférence pour lever les yeux vers mes amis et je crois soudain apercevoir que la Reine prend quelques notes dans un petit calepin sorti de son sac à main. Cela me réchauffe le cœur.
Je souligne alors les activités accomplies par l'ILEP et ses associations, non seulement sous forme de recommandations ou de résolutions, mais par des projets pratiques sur le terrain pour accueillir décemment les malades, les entourer et les réadapter. Vous en aurez déjà pris connaissance en partie dans ce site Internet au travers de certains témoignages. Mais je relève aussi le travail énorme qui nous attend encore.
Et je termine mon exposé : "Nous devons aimer les lépreux et les comprendre davantage, afin que la contamination du sens humain soit plus forte que la contamination du bacille de Hansen et que les quelque huit à dix millions d'hommes, de femmes et d'enfants porteurs de cette terrible maladie et non traités ou se cachant encore apprennent que nous sommes prêts à les accueillir et à les soigner comme des malades normaux, sans discrimination et avec la compréhension que l'on doit à tous ceux qui sont dans la souffrance."

Mais je reverrai la reine Fabiola, quelques années plus tard

Marcel Farine