Soeur Emmanuelle


Soeur Emmanuelle
(© avec l'autorisation d'ASASE)

Elle ne possède ni l'éloquence de Raoul Follereau pour défendre les malheureux ni la fougue emplie de défi et de provocation de l'Abbé Pierre vis-à-vis de tous ceux qui vivent égoïstement. Pourtant, elle peut aussi être rangée dans la lignée des grands prophètes, même si, comme une journaliste l'a dit, elle possède une charité " politiquement correcte ", c'est-à-dire qu'elle ne s'attaque pas de front aux gouvernements et aux institutions publiques ou privées comme l'ont fait les deux célèbres personnages précités, mais plutôt à tous ceux qui possèdent de la haine dans leur cœur. Elle ne risque donc probablement pas d'être prise à partie par des multinationales ou certains responsables politiques du fait de déclarations fracassantes. La seule chose que l'on pourrait lui reprocher, pensent certains, c'est de lutter contre la misère, certes avec conviction, mais de le faire avec trop de douceur, le sourire aux lèvres. Or, cette douceur et ce sourire presque continuels, au moins lorsqu'on est en sa présence ou lorsqu'elle s'exprime à la radio ou la télévision, trompent. Ils ne sont pas le signe de manque de passion, de naïveté ou de timidité, mais ils proviennent de son âme, c'est-à-dire d'une immense spiritualité et, par conséquent, d'un amour d'autrui qui lui permet, en fonction de l'Evangile qu'elle vit constamment, d'une part d'être en communion, dans l'humilité, avec les plus faibles et d'autre part d'aimer son prochain quel qu'il soit, riche ou pauvre. Voilà les qualités qui caractérisent Sœur Emmanuelle et lui procurent sa vraie force et sa joie évidente.

C'est exactement ce que j'ai ressenti lorsque, le 2 avril 1989, j'ai eu la chance de pouvoir rencontrer " la chiffonnière du Caire ", comme on l'appelle aussi. Ce nom lui vient de son travail principal, dans la banlieue de la capitale égyptienne, avec des chiffonniers vivant de détritus triés dans la chaleur étouffante pour les revendre ou en faire de l'engrais, les bénéfices étant reconvertis dans toutes sortes de constructions et d'activités sociales pour rehausser l'hygiène et la santé, scolariser et éduquer enfants et adultes, loger les habitants du bidonville et créer des emplois.

Je l'ai d'abord entendue donner son témoignage dans la petite église du village touristique de Crans (Valais/Suisse), pleine à craquer. Elle y évoqua son travail avec ses amis les pauvres, mais aussi ses voyages sur les routes du monde et du Soudan, en particulier, pour sauver les enfants qui fuient la guerre et la faim. Ce jour-là, j'ai compris, grâce à quelques paroles dont j'ai été le témoin direct, pourquoi l'espérance l'habitait toujours, malgré la misère partagée,. En effet, à la fin de son exposé, son visage, momentanément assombri par la citation des catastrophes et des malheurs qui assaillent les pays du tiers monde, mais aussi nos populations des pays riches, redevenait soudain radieux : " Il nous faut faire passer le Christ dans les autres, ne serait-ce que par un sourire. Notre mesquinerie, notre faiblesse se transforment alors en amour. Chacun de nous est capable de l'exprimer. L'amour doit vaincre la haine. Il est plus fort que la mort."

Et puis, le soir, ce fut ma rencontre personnelle avec elle à la cure de Montana, non loin de Crans. Là, Sœur Emmanuelle évoqua l'apparition que la célèbre voyante Anne-Catherine Emmerich a eue de la Vierge et conclut : " Ce ne sont pas les détails de cette vision qui sont importants, mais bien la lumière dans laquelle baignait Marie. J'aime beaucoup cela. " Et comme si elle s'était imbibée de cette lumière, elle s'en est allée, une fois encore, un sourire sur les lèvres.


Soeur Emmanuelle et Marcel Farine

Mais quel a bien pu être le détonateur, pour ainsi dire, qui a conduit Sœur Emmanuelle sur ce chemin des Béatitudes au milieu des pauvres, sans se relâcher, sans perdre courage, les défendant sans cesse? J'ai cherché longtemps dans les livres que je possède sur elle les secrets de cette destinée. Je les ai, je crois, trouvés dans ses propres révélations très claires, sous forme d'au moins deux aspects.

D'abord, dans son livre " Chiffonnière avec les chiffonniers ", elle consacre, à la fin, un court mais très important chapitre au chapelet de sa mère qui risque presque de passer inaperçu. Et là, elle dit ceci : " Une chère figure me revient à la mémoire : celle de ma mère à qui je dois le meilleur de moi-même. " Puis, citant quelques petits incidents qui ont marqué sa jeunesse, elle en arrive à un " soir de trouble ", comme elle dit, où elle rencontre, alors qu'elle marche lentement, oppressée dans la nuit, un individu qui la prend par le bras et lui conseille amicalement de rentrer chez elle. A la maison, après cette aventure, elle trouve sa mère - qui est déjà veuve avec trois enfants - endormie, le chapelet entre ses doigts. Il vaut la peine de citer in extenso ce qu'elle écrit :

" J'ai souvent pensé plus tard à ce soir de trouble. Je crois profondément que les grains du chapelet de ma mère glissaient, invisibles, entre cet individu et moi. Une voix murmurait: priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant…Sans savoir qu'il y répondait, l'homme m'a dit : Rentrez chez vous, ma petite. Cet homme-là, dans ma reconnaissance, j'ai souvent prié pour lui. Je le rechercherai dans l'autre monde pour le remercier.

Comment expliquer que, à travers tant de vents contraires qui ont déraciné des cèdres puissants, mon pauvre petit arbuste soit resté debout ? J'en sais rien, moi, la raison. Les racines étaient fortes. Tant qu'elle en a été capable, ma mère s'est rendue tous les jours à l'église, elle y communiait pour ses enfants. Elle m'avait dit : Tu veux vraiment entrer au couvent ? Alors, sois une bonne religieuse. Chaque matin, elle m'en envoyait la force. Ces chiffonniers, comme elle les aurait aimés, comme elle les aime plutôt ! Je sais qu'elle est là, dans mon sourire qui était le sien quand elle allait vers l'autre…

Merci, mon Dieu, de me l'avoir donnée pour mère. "

Il y a aussi ce passage dans son dernier livre " Richesse de la pauvreté " qui révèle la raison de son choix décisif de la pauvreté : " C'est que l'expérience que j'en ai faite reste une des dates importantes de ma vie : le 5 mai 1929, je me suis dépouillée des beaux atours d'une fille coquette pour revêtir la pauvre robe noire d'une petite novice. Ce geste représentait la libération des futilités qui m'asservissaient. Soudain, j'étais devenue légère. J'entrais dans une vie qui deviendrait de plus en plus passionnante. Je renonçais à une humanité égocentrique pour entrer dans une humanité fraternelle. Soixante-douze ans ont passé, j'en goûte encore la richesse. "

Enfin, on peut certainement y ajouter la rencontre qu'elle a faite en 1965 à l'occasion d'un voyage au Caire avec les filles de sa classe de philosophie de l' établissement des sœurs de Notre-Dame de Sion à Alexandrie. Elle raconte : " Dans le train, je fus frappée par des spectacles de misère que je n'avais jamais vus en Turquie : des enfants en haillons, une foule de mères chargées de leurs marmots. "

La famille, les racines, la perception de la misère et de la souffrance et, dans ce
contexte, la maman. C'est ce dont nous avons besoin nous aussi et qui peut nous former pour toute la vie. Chaque père et chaque mère de famille devraient en être conscients et se nourrir de la foi et surtout de l'Eucharistie qui nous permet de recevoir en nous Jésus " la lumière du monde ", afin de la transmettre à nos enfants dès leur plus jeune âge. Nous pourrons alors ouvrir leurs cœurs aux autres, particulièrement aux malheureux et aux blessés de toutes sortes, en nous inspirant de l'exemple de Sœur Emmanuelle et nous consacrer, comme elle, à trois choses primordiales.

D'abord ne pas négliger, sous forme d'un secours matériel direct quand nous le pouvons, ceux qui, autour de nous ou ailleurs, sont les moins privilégiés. Mais je ne m'étendrai pas sur le sujet, cette fois-ci, même si cette condition est vitale et si tous les prophètes nous renvoient sans cesse à l'aide concrète au prochain. J'ai déjà développé cet aspect de la charité à maintes reprises, aussi du fait de mon activité sociale durant plus de cinquante années auprès des déshérités et des lépreux..

Ensuite, porter en soi le Christ, " la lumière du monde ", et disséminer dès qu'on le peut une parole, un sourire…J'ai aussi eu la chance dans ce domaine de pouvoir en expérimenter la valeur lors de dizaines de rencontres dans les avions, les trains et les transports en commun, les plus significatives ayant été celles que j'ai eues avec des handicapés, quelques-uns dans le bus qui me conduit de mon quartier en ville. Chaque fois que nous nous revoyons, la joie est de mise dans nos conversations, même lorsqu'un d'entre eux me fait signe ou me parle à haute voix en faisant retourner les têtes et en provoquant même des grimaces ou des étonnements parmi les voyageurs. Chaque fois, j'en rapporte un immense appui et un enrichissement intérieur considérable qui durent souvent des heures.

Enfin, savoir discerner, à côté du péché - auquel nous sommes tous confrontés - aussi les choses magnifiques qui nous entourent, dons du Créateur : les arbres, les fleurs, les montagnes, les gens qui se dévouent pour les autres. Ainsi, Sœur Emmanuelle a écrit : " Quand je tombe dans la ruelle sur un chien crevé, ou des boyaux de porc couverts de mouches, je regarde plus loin les gosses qui se poursuivent en riant. "

Par la prière, demandons à Dieu et à Marie, sa mère, de nous envoyer les grâces qui conduisent à ce chemin de simplicité et de dévotion. En renonçant à nos manières égocentriques et en nous libérant des convenances imposées par la mode, le marché ou les médias, nous entrerons comme Sœur Emmanuelle dans " une humanité fraternelle ", malgré les soucis et les difficultés inhérentes à la vie sur terre. Et puis, finalement, nous aussi nous percevrons de plus en plus le vrai bonheur, celui que Dieu seul peut nous donner et qui se reflète dans une rencontre, dans l'amour profond d'un être ou dans un geste désintéressé vers l'autre.

Marcel Farine