Raoul Follereau

Parmi les adultes de notre époque, qui n'a pas entendu parler de " l'apôtre des lépreux " ? C'est ainsi que l'on nommait Raoul Follereau qui nous a quittés en 1977, à l'âge de soixante-quatorze ans, après une vie totalement dévouée aux plus déshérités et principalement aux malades de la lèpre. Comme l'Abbé Pierre, à un moment donné, il avait décidé de renoncer à la fortune pour se dévouer à ceux qu'il s'était engagé à défendre corps et âme, afin qu'ils retrouvent la santé, la dignité et un emploi. Déjà à l'âge de 15 ans, il prononce, dans un cinéma de sa ville natale de Nevers, une conférence intitulée " Dieu est amour ", en faveur des Petites Sœurs des Pauvres. C'est étonnant, mais il a déjà opté pour deux choses primordiales qui vont l'accompagner toute sa vie " Aimer, Agir ".

Comment en est-il arrivé là ? Déjà à la maison, il baigne dans le christianisme, avec son père qui dirige une petite entreprise de construction métallique d'un effectif réduit d'une dizaine de personnes, et sa mère très croyante. Chez eux, Dieu et amour ne constituent qu'une chose unique qu'il faut non seulement enseigner mais vivre quotidiennement ; cela se reflète aussi bien dans les relations avec leurs ouvriers qu'ils aident et soutiennent dans leurs difficultés de tous ordres que dans la tendresse qu'ils témoignent à leurs trois enfants. Pour ces derniers, leurs parents sont des modèles que l'on peut copier.

Raoul Follereau est aussi confronté, très jeune, avec la polémique virulente qui s'installe dans toute la France entre les fidèles de l'Eglise et les anticléricaux dont les lois combattent le plus sacré, mais qui, à l'inverse, suscitent un regain spirituel considérable. Puis il est marqué par la mort de son père lors de la Première Guerre mondiale et, comme la famille a un urgent besoin d'argent, il doit, à dix-sept ans, travailler dans une entreprise de fabrication d'obus. Enfin, au cours d'un voyage sur les traces du Père de Foucault, comme journaliste, il va pouvoir s'inspirer de la pensée spirituelle de ce grand explorateur et missionnaire français, assassiné quelque vingt ans auparavant dans le Sahara par les membres d'une confrérie musulmane, les Senoussis. Mais en même temps, pendant ce périple dans le désert, il y découvre des lépreux dans un abandon extrême qui vont laisser une marque indélébile dans son cœur meurtri.

Tous ces faits feront de Raoul Follereau un défenseur d'un christianisme vécu et un apôtre de la paix et du développement, créant des institutions caritatives de toutes sortes et s'attaquant aux plus hautes autorités et instances nationales et internationales, notamment à l'ONU, pour faire passer ses idées sur le désarmement, mais également à Eisenhower et à Malenkov, respectivement président des Etats-Unis et du Conseil de l'Union soviétique, pour leur demander à chacun le prix d'un bombardier, dernier modèle, afin de pouvoir soigner tous les lépreux du monde.

Avec son épouse, il voyagera dans de nombreux pays, principalement franco-phones, pour visiter " ses " malades atteints de la lèpre, les encourager et les faire soigner, risquant souvent sa vie, mais il fera aussi de nombreuses conférences pour attirer sur eux l'attention des gouvernements, des organisations étatiques ou privées, ainsi que des particuliers. Il conservera son éloquence d'avocat pour les défendre et susciter en même temps une vague de charité à leur intention. Mais il n'oubliera pas non plus, dans ses discours et ses interventions, les malheureux de tous bords, abandonnés, réfugiés ou affamés. Là aussi, il rejoindra les Béatitudes et l' "option préférentielle des pauvres", enseignée par l'Eglise, et il deviendra dur pour quiconque les néglige ou les maltraite. Il vaut la peine de l'écouter à nouveau, car ses paroles sont souvent prémonitoires et certaines font repenser au 11 septembre 2001, quand deux avions entrent dans les tours jumelles du World Trade Center de New York :

" Bien sûr, il y a toujours eu des luttes et des guerres. Au commencement , ce fut Abel et Caïn, mais Caïn ne pouvait tuer qu'Abel… Puis le progrès est venu, et le progrès est devenu une immense machine à assassiner. Demain, un homme, la folie d'un homme seul peut anéantir l'humanité tout entière. Car qui peut assurer que mille, deux mille, dix mille bombes atomiques lancées sur le monde, ce n'est pas la fin du monde. " Pour Raoul Follereau, seule la charité est capable de vaincre la guerre et il le criera sur tous les toits, à la manière de saint Paul : " Le monde a faim de blé et de tendresse : travaillons…Si chacun de vous a la force de surmonter ses préjugés, si chacun a le courage de sa charité, alors une grande espérance se lèvera dans le monde. Il ne s'agit pas de gémir. Les coeurs sensibles se lamenteront plus tard, lorsqu'il n'y aura plus rien d'autre à faire. Il s'agit d'agir. Tout de suite et tous ensemble. Ou alors de se résigner à prendre conscience des monstres que nous sommes devenus. "

Mais, comment agir ? Raoul Follereau n'y va pas de main morte et il est clair :
" Le pauvre, le malade, le persécuté, a une soif obscure de se retrouver. D'avoir conscience qu'il est un homme comme les autres, qu'il a le droit de vivre et le devoir d'espérer. Lui procurer le moyen d'assurer, par lui-même, son existence et celle des siens, ne pas se contenter de lui abandonner la monnaie de notre porte-monnaie, mais partager sa souffrance, sa colère, son désir ou sa joie, et lui donner une part des nôtres : c'est cela vraiment aimer."

Comment ne pas être impressionné par de telles paroles ! Après avoir entendu parler de son combat contre la lèpre et toutes les misères et lu son premier livre, moi aussi, je fus subjugué par Raoul Follereau. Il ne me restait plus qu'à faire sa connaissance. C'est ce qui est arrivé, un jour de l'été 1961, quand l'Abbé Pierre a eu la gentillesse de me conduire en voiture jusqu'à son domicile de Paris. Nous étions déjà en relations épistolaires, mais cette fois je l'avais devant moi, en chair et en os.

Je rentrais de mon premier voyage au Cameroun auprès des lépreux et je lui expliquai que j'avais pris mes vacances pour pouvoir l'entreprendre…et que, le lendemain, je devais de nouveau être à mon travail, à l'Union postale universelle. Lui, alors, de me dire que sa vie entière était consacrée aux malheureux. Piqué au vif et certainement fatigué des péripéties vécues en Afrique, avec certainement à l'esprit aussi le mythe qui l'entourait - comme tous les prophètes - je lui rétorquai :"Mais moi, je ne le fais pas pour la photographie ! ", allusion aux nombreuses photos de sa personne que je venais encore de voir partout au Cameroun, mais aussi, auparavant, dans ses bulletins de propagande. Plus d'un prophète parmi ceux que j'ai connus aurait été blessé et m'en aurait voulu. Lui est resté très calme et en me fixant intensément, m'a dit que " c'était les gens qui voulaient cela ", mais que la bataille était dure et pas encore gagnée. Nous avons alors longuement bavardé et, depuis ce jour, notre collaboration a tourné en une solide et fidèle amitié. Quelques années plus tard, il m'accordait toute sa confiance pour présider à Berne la première assemblée de l'Organisation qui deviendra plus tard la Fédération internationale des Associations contre la lèpre (ILEP).

Ça c'était le grand Follereau ! Garder toute sa vraie dimension et accepter une remarque d'un ami. Ne pas tricher ou faire semblant, mais rester le bourgeois qu'au fond il était, avec ses habitudes d'un repas plantureux de temps à autre, arrosé d'un bon vin, mais prêt à risquer sa vie pour visiter sur place les opprimés et à perdre sa considération dans le combat insistant qu'il menait pour eux, à corps et à cris, auprès de certains grands seigneurs qui ne l'écoutaient pas toujours. Avec sa parole, il apporte une mystique et il écrit que " le christianisme, c'est la révolution par la charité ". Chacun peut y contribuer dans le cadre d'une " immense chaîne d'amour qui liera tendrement le monde ". Il insiste aussi sur la mauvaise utilisation de l'argent et va jusqu'à suggérer la création d'un fond international pour soulager les plus grandes misères (famines, épidémies, etc.).

Pour lui, la recette est donc claire : c'est contribuer personnellement à aider le prochain et il estime que cela doit commencer à l'école ; dans ce sens, il propose d' " inscrire aux programmes scolaires, avec l'histoire nationale, une histoire de l'humanité, de ses longues, douloureuses, mais fructueuses conquêtes (promotion de la femme, abolition de l'esclavage, diminution de la mortalité infantile, réglementation humaine du travail), afin que l'enfant comprenne qu'il fait aussi partie d'une communauté humaine envers laquelle il a des devoirs ".

Au moment de la mondialisation, mais aussi de la sécularisation et du matérialisme, Raoul Follereau nous apporte un message basé sur l'Evangile que nous pouvons mettre en pratique, sous une forme ou une autre : à l'école, dans les institutions politiques ou dans sa vie personnelle et professionnelle. Pour chacun de nous, le partage est devenu une nécessité grave face à l'injustice et la pauvreté qui règnent, le sens moral doit être affirmé face à l'atteinte à la vie et au sexe dévergondé qui s'installent partout. Il n'y a plus à hésiter. Ce que je propose, dit encore ce grand prophète, c'est " un enrichissement qui se fonde uniquement sur le bonheur des autres. Ce que j'ai, c'est ce que j'ai donné ".

L'Eglise ne dit rien d'autre et Jean-Paul II rappelle souvent notre devoir de charité, c'est-à-dire le devoir de donner de son "superflu", voire de son " nécessaire " pour subvenir à la vie du pauvre. Nous pouvons, pour orienter notre vie, à l'exemple de Raoul Follereau, nous inspirer de ce que le pape dit dans l'encyclique Centesimus annus : "L'homme, dans l'usage qu'il fait de ses biens, ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes, en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres."

Au fond, Raoul Follereau a imité sans cesse le Christ. Il va quitter sa ville, sa situation aisée, pour partir en mission, à la conquête du monde. Même s'il a lui aussi ses tentations et son mythe - chapeau mou, lavallière et canne à pommeau (qu'il utilise parce qu'il souffre affreusement de la goutte) -, il sait que l'essentiel n'est pas de vivre égoïstement ou de paraître. Sa croisade ne vise que l'amour et la charité. Alors, il peut nous dire des paroles concernant l'attitude religieuse à la lumière desquelles nous devons nous examiner de temps à autre :

" Trop souvent la religion, ce sont des attitudes qu'on se donne, des gestes qu'on ébauche, des interdits qu'on escamote. Chaque baptême sans doute, fait un chrétien de plus, mais pas toujours un païen de moins. "

" Aimer les pauvres gens, aimer les gens heureux, aimer le voisin, aimer l'inconnu, aimer le prochain qui est au bout du monde, aimer l'étranger qui est tout près de nous, aimer, aimer… ".

" Sans quoi il n'y a pas de génuflexions, de cloches ou de carêmes qui tiennent ; si vous n'aimez pas, vous n'êtes pas chrétien."

Marcel Farine