Mère Teresa

 

Des centaines de photos ont fait le tour de la terre pour honorer cette femme admirable qui, jusqu'à sa mort, au début de septembre 1997, n'a vécu que pour les plus pauvres, ceux dont beaucoup craignent l'approche : les lépreux, les malades du sida, les mourants dans les détritus et les rigoles des bidonvilles, les rejetés de toutes sortes. Deux parmi ces photos représentent le mieux son combat : la première qui la montre penchée sur un homme agonisant, lui prodiguant, dans le mouroir de Calcutta, les derniers soins et son amour infini, la deuxième, à Oslo, en Norvège, en 1979, tenant un discours en tant que lauréate du Prix Nobel de la paix.

Ces deux images de Mère Teresa reflètent bien d'une part son engagement sur le terrain, par des actes de charité concrets et désintéressés, d'autre part sa détermination devant les Grands de ce monde pour les mettre face à face avec la misère et l'obligation qu'ils ont de la combattre sous toutes ses formes. J'ai eu moi-même l'occasion de visiter des milliers de lépreux et de malheureux dans quelque 80 pays pour leur apporter soutien et espérance grâce au Mouvement Emmaüs. J'ai ainsi pu mieux comprendre l'amour immense de cette femme, ne craignant ni la contagion, ni l'antagonisme de certains qui voyaient dans ses actes de charité une provocation, mais en plus vivant dans une simplicité, voire une austérité qui gênait, avec comme seul but le don de sa vie pour servir les autres.

La photo d'Oslo ressemblait étrangement à l'image que j'eus plus tard d'elle, à New Delhi, un jour de fin février 1984, où elle apparut pour faire son discours sur l'immense scène du Vigyan Bavan, le palais dans lequel siégeait le XIIe Congrès international de la lèpre auquel je participais. C'était elle, la supérieure de l'Ordre des missionnaires de la charité, celle qui était déjà couverte d'honneurs comme le Prix Nobel de la paix déjà évoqué ci-dessus, le Prix de la paix du pape Jean XXIII ou le Prix de la Fondation Templeton, celle dont les maisons de sa congrégation, les écoles, les homes pour orphelins, les cliniques pour lépreux, etc. se développaient avec une vitesse incroyable partout dans le monde. Elle était là, menue et insignifiante dans son sari blanc bordé d'une frange bleue, mais convaincue et ferme dans ses propos, pourtant empreints d'un profond sens humain.

En Norvège, devant ses auditeurs de la haute société civile, de l'économie et de la science, elle s'avoua indigne de recevoir ce prix célèbre, mais releva avec empressement qu'elle était en même temps heureuse et reconnaissante d'en prendre possession au nom de ceux qui sont affamés, nus, sans patrie, lépreux, aveugles ou invalides, de ceux qui sont un fardeau pour la société, qui ne sont pas aimés ou désirés. " Ils ont besoin, dit-elle, non pas de notre pitié et de notre sympathie, mais de notre respect ; nous voulons qu'ils soient traités avec amour et considération. " Et, devant son assistance en tenue de gala, pour illustrer son vibrant appel en faveur des pauvres, elle raconta alors l'histoire suivante : " Je n'oublierai jamais l'être que j'ai ramassé un jour sur le pavé. Il était couvert de vers. Son visage était la seule place qui était encore propre. J'ai apporté cet homme dans le home pour les mourants et il ne prononça qu'une phrase : 'J'ai vécu dans la rue comme un animal, mais maintenant je mourrai comme un ange, aimé et entouré de soins.'"

A côté des délaissés et des pauvres, Mère Teresa avait encore un objectif qu'elle poursuivait inlassablement: celui de défendre et de protéger les enfants à naître, allant jusqu'à dire qu'elle était prête à accepter, pour les adopter, tous ceux qui n'étaient pas désirés. Elle l'avait fait savoir à Oslo en répétant comme souvent que " l'enfant est le plus grand cadeau de Dieu pour la famille, pour un peuple et pour le monde ". Mais elle le fit également savoir, le 3 février 1994, lors du déjeuner de prière annuel à la Maison Blanche où elle avait été invitée par le Président Clinton, lorsqu'elle s'écria : .

"Si nous tolérons qu'une mère puisse assassiner son propre enfant, comment pourrons-nous demander aux autres de ne pas s'entretuer ?… Chaque pays qui accepte l'avortement n'apprend pas à son peuple l'amour, mais plutôt l'usage de n'importe quelle violence pour arriver à obtenir ce que l'on veut posséder. "

Mais comment Mère Teresa était-elle devenue nonne, comment s'était-elle décidée à aider les plus déshérités ? Quelles influences avait-elle subies qui l'avaient conduite sur son chemin marqué d'épines, mais également d'un amour sans égal ? Tout autant de questions que je me suis posées, comme pour les autres prophètes.

Agnes Gonxha Bojaxhiu, c'est son véritable nom, naquit à Skopje en Macédoine dans l'actuelle Yougoslavie, le 27 août 1910. Ses parents, d'origine albanaise, vivaient dans l'aisance comme ceux de l'Abbé Pierre ou de Raoul Follereau, mais en tant que catholiques pratiquants, ils apprirent à leurs trois enfants, dès leur plus jeune âge, le devoir du partage. " N'attends de personne une récompense ou de la reconnaissance pour ton travail. Si tu laves un mendiant, et si tu panses ses plaies, alors tu sers le Christ. " Telle était la devise de sa mère Drana, lorsqu'elle se rendait avec eux auprès de File, une vieille alcoolique, abandonnée par sa famille, pour lui apporter de la nourriture. Est-ce que ce sont les paroles de sa maman qui vont l'inspirer lorsqu'elle écrira plus tard, s'adressant à nous tous :

Les gens sont déraisonnables, illogiques et égocentriques.
Aimez-les tout de même !
Si vous faites le bien, les gens vous prêtent des motifs égoïstes et calculateurs.
Faites le bien tout de même !
Les pauvres ont vraiment besoin de secours, mais certains peuvent vous attaquer si vous les aidez.
Aidez-les tout de même !

La foi de ses parents, baignant non seulement dans la prière, mais également dans l'amour du prochain, ne pouvait qu'influencer la petite Agnes qui, à l'âge de dix-huit ans, décida de rejoindre les sœurs de Lorette pour se donner à Dieu sous le nom de sœur Thérèse, en mémoire de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, la petite carmélite de Lisieux. Mais deux faits marquants allaient donner une orientation définitive à sa vie.

Le premier se déroula en 1946, alors qu'elle se trouvait à Entally près de Calcutta, en Inde, où sa congrégation l'avait envoyée comme directrice de la Mary's High School. Elle aperçoit, par-dessus le haut mur de l'école, un bidonville typique, avec ses ruelles embourbées et ses taudis pleins d'enfants en guenilles qui courent dans les cloaques.

Le deuxième événement se passa dans un train, lorsqu'elle se rendit à une retraite. En pleine méditation, elle est sûre de ressentir dans son coeur la voix de Dieu qui lui dit de quitter le couvent pour se consacrer aux pauvres, vivre et habiter avec eux. Elle raconte qu'elle " savait dès lors où elle serait à la maison, mais pas encore comment s'y rendre ".

Comme Sœur Emmanuelle, elle en a donc tout à coup assez de l'enseignement à des filles de la " bonne " société et elle part à Patna prendre des cours d'infirmière auprès de missionnaires américaines. Puis, ayant reçu l'autorisation de Rome, elle quitte le couvent et, en 1949, elle construit une école dans un quartier pauvre de Calcutta. Une année plus tard, elle fonde l'Ordre des missionnaires de la charité ; de Sœur Thérèse, elle devient Mère Teresa et, en même temps, citoyenne indienne. Elle ouvre alors avec ses sœurs, en 1952, son fameux mouroir qui suscite immédiatement un énorme élan de charité et qui voit défiler, sans jamais tarir, un flot de jeunes volontaires, filles et garçons de toute la terre, pour soigner ceux qui y arrivent pour mourir et leur prodiguer un dernier geste d'amour.

Voilà ce qui avait motivé cette " petite femme minuscule " au grand cœur et dont les parents venaient du pays qui fut pendant presque un demi-siècle l'Etat le plus " rouge ", le plus communiste de la terre, donc le plus féroce contre tout ce qui touchait Dieu, Celui pour lequel elle s'était engagée. Voilà aussi les résultats d'une éducation religieuse reçue dès le berceau. Les desseins divins sont insondables, certes, mais les " succès " de Mère Teresa montrent bien que, si on Le suit et si l'on respecte Son enseignement, rien n'est impossible. C'est ce qu'elle a sans cesse voulu dire aux grands et aux petits de ce monde. A chacun d'entre nous d'écouter, mais aussi d'ouvrir les yeux et de percevoir les signes que nous envoie Dieu par le Saint-Esprit, sous forme d'événements, d'intuitions ou même de personnes qui croisent notre chemin!

Il vaut la peine, en conclusion, de relever ce que, dans son discours en tant que lauréate du Prix Nobel, Mère Teresa avait alors également demandé à l'assistance : réciter avec elle la prière pour la paix de François d'Assise. Elle en était si imprégnée et la vivait tellement intensément que le saint d'il y a bientôt huit cents ans et elle-même ne faisaient plus qu'un dans la méditation et la prière de chaque instant, dans l'obéissance à l'Eglise, mais également dans les gestes de consolation et d'amour vis-à-vis de ses consoeurs, comme vis-à-vis des lépreux et des plus malheureux parmi les humains. Il serait bon qu'à notre tour nous répétions lentement cet hymne à la paix, en réfléchissant bien sur chaque mot, sur chaque phrase, afin que, dès demain, nous la traduisions mieux, comme Mère Teresa, dans les paroles et les faits de notre vie quotidienne :

" Seigneur, fais de moi un instrument de Ta paix.
Là où est la haine, que je porte l'amour.
Là où est l'offense, que je porte le pardon.
Là où est la discorde, que je porte l'union.
Là où est l'erreur, que je porte la vérité.
Là où est le désespoir, que je porte l'espérance.
Là où sont les ténèbres que je porte la lumière.
Là où est la tristesse, que je porte la joie.

Seigneur, que je ne cherche pas tant à être consolé qu'à consoler,
à être compris qu'à comprendre,
à être aimé qu'à aimer.

Car c'est en donnant qu'on reçoit,
c'est en s'oubliant qu'on se trouve,
c'est en pardonnant qu'on est pardonné,
c'est en mourant qu'on ressuscite à l'éternelle Vie. "

Marcel Farine