La vérité

Une des valeurs essentielles, à côté de l'amour et de la charité, dont Raoul Follereau, l'apôtre des lépreux, décédé en 1977 - et que j'ai bien connu - nous entretient dans ses livres est celle de la vérité. Son approche de tous les problèmes, de tous les hommes, ne se faisait que dans la recherche de celle-ci. Pourtant, s'il affirmait catégoriquement que " la seule vérité, c'est de s'aimer ", en revanche lorsqu'il s'exprimait sur la vérité, il était plus prudent. Il y a une certaine contradiction, pourrait-on penser. Essayons de marcher avec lui sur ce chemin qu'il nous trace, parfois si difficile à trouver, et écoutons-le une fois encore :

" La vérité, ce roc. La vérité, cette anguille. "
" Chaque vérité est une fleur. Si vous la semez trop tôt, trop tard, ou sur un terrain trop ingrat, elle ne peut éclore. Ou bien se change en herbes dévorantes. "
" La vérité est une ruse du Bon Dieu pour désaltérer provisoirement ses créatures. "
Ou encore :
" Dans ce monde infirme, il y a un temps pour tout, même hélas ! pour la vérité "
" Se borner à dire toujours la vérité, est-ce toujours avoir raison ? "
" Il ne suffit pas d'avoir le verbe haut pour être dans le vrai. "

Je crois que l'on s'approche de la vérité par deux chemins, ceux que Raoul Follereau a toujours choisis : celui de Dieu qui est AMOUR… et VERITE et celui de " ne jamais se résigner à n'être que ce que l'on est ". Les vérités qu'il proclamait étaient toutes imprégnées de christianisme et il citait souvent les Béatitudes de l'Evangile. " Je ne suis pas, écrivait-il, de ceux qui contestent Dieu ou le manipulent comme un théorème. Il a dit : Aimez-vous. J'aime là où sa volonté m'a mis. " " Pour autant qu'on peut savoir ce que Dieu attend de nous, je pense avoir rempli ma tâche ", lançait-il dans son discours d'adieu à la Sorbonne.

Voilà le chemin qu'il nous trace : se donner comme l'on est, avec ses qualités et ses défauts, ne pas tricher et, dans le même temps, aller vers Dieu pour connaître la vérité, mais en la respectant aussi dans la foi des autres. Ce n'est pas facile ; il y a la Vérité qui englobe tout ce qui a été, ce qui est et ce qui sera et qui nous dépasse dans la totalité de ses dimensions et il y a, en fonction des différentes réalités et de nos préférences subjectives, divers niveaux de vérité. J'ai beaucoup aimé la présentation visuelle de la vérité que j'ai trouvée dans le dernier livre de l'ancien évêque de Strasbourg, Léon Arthur Elchinger, intitulé : " David contre Goliath aujourd'hui ", qui peut également nous aider dans l'interprétation des pensées de Raoul Follereau sur la vérité :

" Finalement, nous pourrions comparer la Vérité à une immense et magnifique verrière. Imaginons qu'un géant ait fait tomber sur elle un énorme rocher. La voilà fractionnée en des centaines de milliers de petits morceaux. Les hommes se sont alors précipités pour sauver ce qui restait de cet admirable ensemble. Chacun en a ramassé un ou plusieurs fragments en disant : 'Je possède la Vérité'. Or, chacun n'en détient qu'une parcelle. Nous efforcer de recomposer l'ensemble reste, à des degrés divers, notre tâche permanente à nous tous. "

Nous vivons dans une époque où il devient difficile de dire la vérité, où il n'est pas facile d'être à son service. On crée de fausses vérités adaptées au commerce, à l'économie, à la politique qui n'ont rien à voir avec la vérité ; on dit une quantité de vérités partielles pour fabriquer finalement un mensonge. Et surtout, beaucoup de vérités ne sont pas bonnes à dire parce qu'elles dérangent le confort et l'égoïsme. On nous fait croire que l'enfant, dans le sein de sa mère, n'est pas un être humain dans les premiers mois après sa conception, que l'avortement est donc licite, que la lutte des classes est chrétienne, que, finalement, nous sommes une partie de Dieu sans péché, voire Dieu lui-même. Les médias, souvent, encouragent ces tendances par la télévision, la radio, les journaux.

On remplace couramment, comme dit aussi l'évêque Elchinger, " les catégories de vrai et de faux par la question de savoir si une chose est de notre temps, si elle est actuelle, si elle est communément admise, si elle contribue à dynamiser nos désirs. On veut substituer à l'inaltérable force de la vérité la vogue historique d'un point de vue ou d'une idée et son éphémère popularité. "

Nous devons, comme Raoul Follereau, dénoncer les abus, la consommation effrénée, le profit, la misère, mais toujours respecter chacun de nos frères et la vérité dans toute sa dimension. Nous engager pour la vérité, c'est voir toutes les faces de chaque problème, ne pas être unilatéraux, c'est s'approcher de l'essence divine, mais c'est aussi respecter l'autre, car toute vérité n'est pas forcément bonne à dire, particulièrement si le moment est mal choisi (ici on pense à un diagnostic d'une grave maladie, à un décès) ou si quelqu'un ne peut pas la supporter. Elle doit être parfois révélée avec ménagement, mais jamais elle ne doit être remplacée par le mensonge, car " tout mensonge est une prison " a dit Raoul Follereau.

(Extrait du livre de Marcel Farine " Un monde meilleur est possible ")